SAMOWAR

17 février 2012

Vieillir. Voilà que le corps se dégrade alors qu'on n'en attendait pas tant, pas déjà. Et je suis déjà face aux considérations existencielles des vieux, il va falloir trouver un vrai sens avant que le corps ne tombe tous nos beaux apparats. On pourait se suicider avant la vieillesse et j'y pense souvent, mais à quel moment déterminer la date limite, le pire ce n'est pas de vieillir c'est vieillir sans s'en rendre compte.

Et je tombe, 10 fois par jour je tombe, j'essaie d'épuiser ce corps et il tombe en échange. Le seul vrai sens de ma vie est d'aller jusqu'aux bouts des possibilités du corps, jouer au jeu des extrêmes avec lui.

Je ne pensais pas que je commencerai à vieillir si tôt, comment passer de l'enfance à la vieillesse sans passer par l'âge adulte? J'ai été grave très tôt, j'ai été stupide légère et ivrogne trop tard, j'ai menti sur mes doubles vies pour masquer les lacunes carrences de mon adolescence.

Trop de lacunes dans cette vie, quelle est ton intensité de vie? À quel degré de vie as tu vécu? Pas assez fort alors pourquoi le corps s'abîme déjà.

Parfois je veux des enfants. Je pense à un choix de métier, je sais qu'il faut la sécurité économique, pas pour moi mais pour les enfants. À quel degré est-ce une hypocrisie? J'ai dit que pour avoir un enfant il faut être pleinement épanoui, être bien en soi et avec soi, apaisé. Ne pas attendre de l'enfant l'apaisement. Maintenant je ne sais plus, je sais que le moment de l'apaisement ne viendra peut-être jamais.

Je pense à lui, qui me brûle et m'apaise. Il m'a dit que je suis la 1ere fille avec qui il se dit que ce pourrait etre bien d'envisager un avenir commun. Voilà qui m'a rassuré et pulvérisé dans le même moment. C'était tout ce que j'attendais depuis le début, je m'en suis rendue compte, quand j'attendais le premier je t'aime, quand j'attendais les signes de tendresse, j'attendais simplement la promesse d'une durée, l'envie d'un toujours formulé. ça a pulvérisé mon attente et mon amour. C'était tout et ce n'était rien, on venait de se disputer parce que j'avais envie de faire pipi ou parce que j'avais parlé de sarkozy, je m'en souviens plus. Et puis il m'avait traité de maso, comme il me cerne si bien et que je refuse en bloc quand il dit ça.

Parfois mon amour déborde et me fait sortir des abérations:

-"je voudrais t'épouser"

- rire géné de lui puis "t'es sérieuse?"

- "bin non je suis pas sérieuse moi avant d'épouser qqn je dois coucher avec 5 mecs suplémentaires... et tomber amoureuses 4 fois"

- "connasse"

 Parfois je suis pragmatique et je me dis que je devrais procréer avec lui: parce qu'il serait un père génial, parce que je ne suis pas sûre de trouver quelqu'un d'aussi chouette qui m'aime et me supporte, parce qu'il est génialement drôle et spontané, parce que la vie avec lui est belle et simple, parce qu'il est curieux et plein de possibles, et parce qu'il a du fric bien rangé et ainsi je peux balayer la nécessité sécurité économique de mes priorités professionnelles (puisque c'était sensé être pour mes enfants) S'il est le père; les enfants sont protégés économiquement. Reste à savoir s'il voudra faire un enfant avec moi et si je suis prête à faire exploser mon ventre de vergétures.

Je trouve ces considérations complètement hallucinantes, pourtant je les ai bel et bien eu.

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01 février 2012

Comment tu grandis?

Pour la première fois, je me vois comme un capital vieillesse. Etale la crème là où commence à plisser la peau. La peau est sans pitié. Au coin des yeux, se creusent mes sourires, mes fous rires en centaines de minuscules fissures.

Tout se fissure.

C'est ce pays. Qui me fait gémir au milieu de l'air noir de la circulation : "mon espérance de vie..."

Ce n'est pas seulement que les gens meurent plus ici, c'est surtout qu'ils ne meurent pas dans leur lit. Au chauffeur de rickshaw de 70 ans de faire une attaque au volant, en attendant l'étudiant qu'il vient chercher tous les jours à l'Alliance. À l'homme mort sur un trottoir que personne ne vient chercher. À l'enfant nu emporté par un bus.

Tout ça fait vieillir.

Comment fonctionner encore au moteur estime de soi ? Ici, tous mes moteurs d'estime de soi sont renvoyés à leur futilité. Choisir avec soin sa tenue, s'obliger à des restrictions caloriques, être la plus spirituelle possible en soirée, parvenir à des conversations élevées, plaire à tout le monde, réussir ses études, se cultiver, vouloir du visible, jeter son énergie à corps et âme dans la surface. Être du côté des winners. Ici, les gens ne sont pas exigents avec toi, les indiens parce que tu ne seras jamais un des leurs et que ton attrait est assuré par ta blancheur de peau, les expats parce qu'ils n'ont de toutes façons pas grand chose à se mettre sous la dent.

Alors il faudrait fonctionner au facteur humain. Et la question serait de parvenir à être une bonne personne. De parvenir au maximum de partage et de don de soi. Blablablabla. On serait plus heureux avec cette exigence là, une exigence qui vient de l'intérieur, pas de l'exterieur.

 

 

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30 janvier 2012

C'est le pays de la surréalité, des éléments du réel qui cafouillent, des détails absurdes qui s'insinuent, fissurent la réalité. Des hommes aux lampadaires en équilibre sur le crâne se baladent dans le quartier, on en croise 3 à midi, S. en a revu un dans l'aprem et ce soir c'était 5 d'entre eux au bord de la main road. Un homme court les bras en l'air au bord du trafic. Au milieu d'une route de folie, un homme allongé se fait contourner, parfois agite un bras, jusqu'au prochain bus. Les bus sont sans coeur. Des enfants nus t'attrapent au corps quand tu t'apprêtes à risquer ta vie en traversant la route. Une chèvre morte pendue à un arbre par la patte arrière en plein milieu de la campagne déserte. Une femme en sari fait caca au bord de la route. Tu peux danser sur de la musique trans au milieu des punks à Goa mais toujours un enfant au regard liberté peux tirer ta manche et te dire qu'il a faim, qu'il soit minuit, 2 heures du matin ou n'importe quoi, que tu ais pris des acides ou fumer de l'opium, il n'y a pas d'heure pour la faim.

On regarde les hommes lampadaires en riant et eux qu'est ce qu'ils trouvent le plus étrange dans ce paysage fissuré, c'est nous. Ils nous regardent avec ce même rire de perplexité, la noire et la blanche de west marredpally.

Ici, prends toi dans la face toute l'étrangeté de ce monde, en images contradictoires, en surgissements et en tabous dévoilés.

C'est le monde des cocktails à 50 euros dans les hôtels de luxe et des samosas à 3 roupies.

Au milieu des klaxons et des lumières des phares, on marche, pas de trottoir et des bus partout, n'en pouvant plus des fumées noires étouffantes et de la peur de mourir, je me fous mon sac en papier sur la tête et marche en autiste. Sarah rigole :"les gens te regardent moins quand tu as ton sac sur la tête que quand tu l'as pas"

Alors c'est moi l'étrange ici? étrangère, étrangeté, monde étrange.

La question de l'identité ce n'est pas la question de l'identité.

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29 janvier 2012

change ton ciel

Les moments qui ont déjà leur emprunte de mélancolie, les moments qui te touchent, qui te font quelque chose, qui te restent au creux du ventre. Et tu sais, un an après, 10 ans après, 100 après, il y a encore en toi l'âme de ce moment là très précis. Ce sont des moments de soleil froid, il faut un léger vent peut-être, un ciel très lumineux, très bleu et quelque chose de froid dans l'air et surtout quelqu'un, un aimé, un frisson. Ces moments là sont des frissons, des frissons qui te cimentent en même temps qu'ils te fissurent. Ce sont des moments de janvier février mars, quand au mileu des hivers perce l'espoir d'un printemps, non pas le printemps, mais la certitude à la fois timide et dure d'un printemps futur. Quoi? Que reste-t-il?

Cette année là, avec G. dans le jardin de mes parents, dans le jardin de mon enfance, les fleurs blanches de l'amendier, doucement secouées, G. dans la belle lumière qui nous pousse à rester dehors, et des feuilles quadrillées pleines de mots à apprendre, que l'on se fait réciter.

Cette année là, avec papa et ma petite soeur, à la terrasse d'un café devant la mer à manger une glace dans le froid, bien enfoncés dans nos écharpes, et cette même lumière.

Cette promenade le long de la digue.

Ce jour de décembre, de première neige, la chaleur de la chambre de B., les volets qu'on ouvre au matin sur un paysage blanc, la surprise et l'excitation, sortir après la neige dans une lumière brumeuse, paysage sous papier calque.

Les nuits chez F., l'an dernier, l'odeur de mon parfum trop fleuri, trop entêtant, la grande couette, la lumière orangée de l'appart parce qu'il l'a règle très bien, la couette si confortable et le lit cocon perché. Et les matins où il faut se jeter dans le froid de la rue, les rues pavées d'aix et cette lumière venteuse, cette lumière de ciel balayé par le vent. Le vent et la lumière sur ton visage.

Ce café, doucement bu devant la bu de la fac, sous cette même lumière, ce café un peu amer du désespoir contre F.

Ici, la lumière est totalement autre, le ciel est totalement autre. Je ne sais pas encore décrire, quand je serai loin, dans le temps et dans le monde, peut-être aurais je les mots? Pour dire le ciel indien, pour dire le ciel d'Asie. L'agitation trop matinale des matins, le soleil qui se couche tôt, le vent moite et la lumière du ciel, quelle couleur ton ciel? Foncé, très foncé. Bruyant, toujours.

J'ai hâte des souvenirs du présent. Pour savoir comment c'était.

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11 janvier 2012

et quand il croit serrer son bonheur il le broie

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10 janvier 2012

On pourrait dire que la vie est belle, je ne comprends pas mon angoisse constante, angoisse des détails, angoisse, angoisse.Que je reporte sur mon corps, sur chaque détail de mon corps, comme si mon angoisse ce n'était plus que mon corps.

Un bilan des dernières semaines : 2 voyages, 2 baisers à des garçons déjà volatilisés, lsd sous feu d'artifice pour 2012, danse durant 10 heures d'affilée, amour pour F. transcendé et sublimé par son absence, confession de boulimie à S. et elle aussi.

Il ya 2 jours, F. me faisait de belles déclarations tourmentées de désir et d'amour sur fb, et là parce que j'y ai répondu par les mêmes extrêmités, léger recul de sa part, peut-être imaginé par moi, peut-être à la limite du perceptible. Pourtant il me tire des larmes, être au plus haut, être rassurée au plus haut, puis quand le doute perce quand même, c'est les larmes et l'angoisse et les envies de détruire ce corps.

Je sais que je suis folle, je monte au plus haut pour descendre au plus bas. Je dois vivre par moi-même, me suffir à moi-même, mais ici c'est impossible parce que l'environnement n'est pas perméable, c'est génial et fou de se balader dans la rue, de faire le moindre truc c'est extraordinaire mais on avance dans des abîmes de solitude en étant si étranger au monde qui nous entoure.

 

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22 décembre 2011

STOP A CETTE FOLIE

c'est bon c'est dit ça va aller

ici je ne sais plus du tout ce qui est censé être étrange, différent, extraordinaire, exotique.

Presque on prendrait en photo les blancs, car finalement c'est ce qui sort le plus de l'ordinaire au bout de 3 mois de quotidien.

Et parfois c'est l'émerveillement pour ce que j'avais oublié. L'émerveillement vient quand je me dis un jour je vais rentrer en France et peut-être que je ne reverrai pas ce pays avant des années. ça parait impossible, tout cela est tellement banal.

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15 novembre 2011

On pourrait aussi s'indigner.

Il y a la pauvreté, la méchanceté, l'indifférence. Il y a être du bon ou du mauvais côté de la planète. Être blanc ici c'est être partout le bienvenu, c'est voir des sourires dans la rue, c'est des êtres qui tendent la main vers toi comme une évidence, c'est ne pas pouvoir passer la nuit dans un train en general class parce que toute la classe moyenne aisée du train s'en offusquerait, c'est l'évidence du bien être, c'est l'admiration, c'est pouvoir rentrer dans tous les hôtels de luxe de la ville fringué comme n'importe quoi, être le bienvenu partout, des cartes de visite tendues partout, c'est être dirigé directement vers les toilettes VIP, c'est la curiosité, l'avidité vers toi, c'est représenté tout un monde désirable, désiré et honni.

Quand on compare à ce que c'est que d'être black, basané ou tout simplement étranger en France...

Est-ce que le monde s'inverse ? Mes amis français ne se voient pas retourner en France, affronter le chômage, la galère, la vie trop chère, les places difficiles, alors qu'ici tout est possible, tout est simple, accessible. La vie est tout simplement possible comme ça, facile. Dans un monde à construire, un monde en train de se construire, en ébulition, effervescence, et pas ce monde déjà fini, occident sans place pour les jeunes, occident fini. Occident à l'heure de gloire déjà consummée, tu brilles le plus parce que tu es en train de mourir. Occident, ce monde qui stagne, où les gens n'ont plus rien d'autre à faire qu'aller voir des psys. Comme un jeu de gestion, ces jeux en réseau où on attend la nouvelle version parce qu'il n'y a plus de case disponible pour construire sa maison, et que seuls les joueurs qui sont là depuis le début peuvent un peu s'amuser. La nouvelle version est du mauvais côté de la planète, du côté où les gens ont les poumons tous noirs des pots d'échappement. En occident, la sensation de fin du monde, et tous ces questionnements sur l'écologie, développement durable : la peur de cette fin du monde, l'idée de l'épuisement des ressources, le monde a une fin parcequ'il est plein à craquer, plus de place.

Ici ça n'existe pas, déjà il faut survivre mais surtout le monde est dans son plein commencement, de l'énergie, de la nouveauté à tout va, tout est possible, tout va à 1000 à l'heure. On ne peut pas craindre la fin du monde. La poubelle c'est la rue, c'est le lac. C'est parfois à pleurer, à les regarder tout balançer par la fenêtre, mais quoi qu'est ce que tu veux que je fasse d'une bouteille vide ? Au centre de mon immense ville étouffante, un lac. Un lac empeste. Dans les tristes parcs qui l'abordent, des pancartes indiquent que stationner trop longtemps au bord du lac est dangereux pour la santé. Un monde fantastique aux points d'eau radioactifs.

Qu'est ce qu'il va se passer ? Revenir ici dans 30 ans et voir ? Voir la France dans 30 ans ? Dans 50 ans ? Dans 100 ans ?

 Est-ce qu'on va à la catastrophe ? Est-ce que tout va bien dans le meilleur des mondes ? Est-ce que tout n'est pas simplement à sa juste place et les choses changent, évoluent ? Est-ce qu'on progresse ? Est-ce qu'on reste simplement toujours au même niveau d'énergie, de force et de beauté ? Les choses pourraient être pire mais elles pourraient être mieux.

Je me sens tellement lasse, impuissante et sans espoir. Sachant qu'il y a moi à m'occuper et que la vie n'a absolument aucun sens à part la poésie.

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Trembler à la porte d'un train en route devant un paysage de nuit. Il n'y a rien à voir, derrière la nuit il y a peut être un pays qui s'appelle l'Inde. Des gens qui dorment ou qui meurent ou qui naissent comme partout.

Se dire qu'on va dormir là et que c'est plutôt beau, on pourrait s'endormir et tomber dans le vide. Parfois il y a du vide, le train est peut-être sur un pont. Tu t'accroches à la barre de fer de la porte grande ouverte, l'air est bizarre, l'air est plein d'air. Parfois un poteau se jette sur toi mais toujours assez loin. Tu fumes une petite cigarette au petit filtre achetée à 3 roupies juste avant le départ, en penchant la tête pour ne pas être vu de l'intérieur.

Il y a trop de vies dans cette vie, trop de mondes dans ce monde. Trop d'images et cette réalité trop surréel qui déborde. Pourquoi c'est si beau de prendre un train. Il faut du mouvement, que les êtres se mêlent. C'est bête à dire. On reste dans son pays à parler sa langue, ça parait si facile et si évident. On pense souvent au monde, on se dit qu'il y a déjà tellement de choses à voir ici, on regarde par la fenêtre, on regarde les informations, on voit que le monde va mal, que les pays sont comme des gros bonhommes plein de rancoeur ou de fausses alliances. Tout ce bordel, tous ces êtres, on veut décrypter alors on code, on code.

Parfois on va dans un autre pays, on voit qu'il y a des gens qui ne pensent pas du tout pareil que nous, des gens qu'on ne comprend pas du tout. On ne sait même pas dire leur âge en regardant leur visage, on ne retient pas leurs prénoms aux sonorités étranges, ils n'ont pas une langue mais 10 langues, on n'en parle pas une seule. Mais on rigole avec eux comme avec n'importe qui, et même plus qu'avec ceux de notre patrie. On ne peut pas les juger, ils ne peuvent pas nous juger, ils veulent savoir à quoi ressemble le monde d'où l'on vient, on ne sait pas dire, on dit que leur pays est incroyable et on ne sait rien dire d'autre. On parle de ce qu'on mange, on échange des mots et des formules. On n'est jamais seul. On parle des couleurs, on parle des prénoms, on parle de nos familles.

Dans le pays des gens qui meurent de faim, je fais ma petite crise de boulimie quotidienne. Dans la rue pour ne pas être vue de mes colocs. Dans la rue, l'homme qui a faim me regarde dévorer mon dégoût et tend la main. Il y a tellement de choses belles à détruire, j'ai beaucoup de travail dans ce monde, il faut toujours que je détruise. Construire une belle relation avec un garçon qu'on aime et la détruire minutieusement au bout de quelques mois d'application. Je disais que je ne crois ni au bien ni au mal. Mais c'est peut-être l'adage des êtres qui sont du côté du mal. Peut-être que je suis juste là pour détruire. Du côté du diable. Quand il y a quelque chose de beau, à défaut de s'en emparer, le détruire. Je crois à moitié à ce que je dis. C'est la haine qui me prend.

Décentre toi. J'ai compris pourquoi j'avais choisi ce pays un jour. Bien sûr il y a toutes nos petites raisons arbitraires derrière nos grandes décisions de vie. Mais s'il faut dire qu'il y avait une grande raison, c'était se décentrer. Je vais dans un pays tellement autre que je serais forcée de me décentrer. De sortir de moi-même, de ne plus penser à moi sans cesse. Mais ici comme ailleurs j'oscille entre sublimes moments d'ouverture, de curiosité, de lumière de sourire vers la rue et moments de solitude extrême, de repli et de destruction sociale.

Je veux guérir.

 

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20 octobre 2011

Ce qu'il se passe, je ne sais pas ce qu'il se passe. Oui, être ailleurs c'est être plus en éveil, chaque chose c'est curiosité, envie de voir tous les endroits, tous les êtres, de comprendre un peu de cette énorme folie beuglante. Mais c'est aussi ne pas savoir ce qu'il se passe. Pour un degré d'éveil au monde multiplié par 10, une lisibilité de ce monde divisée divisée réduite. Je ne comprends rien, parfois je suis juste contente d'être là et je souris en hochant la tête à des gens qui me parlent les yeux grand ouverts. Parfois c'est juste l'épuisement et j'attends que ça s'arrête mais ça ne s'arrête jamais et les impulsions viennent alors de choses, d'espaces, d'actions insoupçonnées.

Je ne sais pas ce qu'il se passe, parfois je me laisse guidée et parfois je m'étonne à être mon propre guide. Je ne peux pas écrire, penser, lire, réfléchir. Il n'y a pas la place pour ce retour sur soi, cette concentration.

Alors moi qui écrivait l'an dernier que je n'étais pas faite pour cette agitation d'êtres et d'évènements, dans quel état suis je censée être avec ça ?

Quelques gros coups de malheur ont frappé, je ne les comprends pas, je n'ai pas su ce qu'il se passait.

Je n'ai jamais été aussi entourée, je n'ai jamais été aussi seule. Mes amis, les êtres avec qui j'ai partagé de l'intimité ne sont pas là et peu de nouvelles, peu de contacts, les mails ne disent rien, rien n'est capable de rien dire de ce qui m'arrive parce que je ne sais pas ce qui m'arrive. Ici il n'y a pas autant de place pour l'intimité, ce n'est pas seulement l'Inde, c'est juste d'être ailleurs.

F. ne met aucune énergie pour la vie à Hyderabad, il a plutôt voyagé en Inde et aimé ça, rentre ici pour se reposer, dors dans les soirées ou va se coucher. Et il a l'air tellement plus en éveil dans ses voyages que je ne connais pas. Je ne peux pas m'empêcher de lui en vouloir mais c'est de l'ordre de l'inexplicable. Je n'ai aucun équilibre. Je suis tellement fragile, instable en amour et en amitié. Comme une enfant, prête à tout donner, tout reprendre dans des mouvements de terreur. Je n'ai pas vécu assez d'histoires d'amour. Je l'aime de dépendance et de manque, je l'aime en pensant à lui, à ce qu'il est, ce qu'il fait, comme il est beau, comme il est chouette, comme on s'entend bien, comme on fait bien l'amour, mais parfois une grande distance fait jour dans ma tête, qui m'effraie immédiatement et me fait me précipiter vers lui en pleurant, en le frappant de mots cruels ou m'arracher la peau pour ça. Parfois l'être que j'aime me parait loin, pas ce garçon qui s'endort en soirée. Ensuite je le vois tellement désirable dans ce qu'il fait loin de moi, rencontrer des gens, voyager avec eux. Je ne veux pas le perdre, je pense à tout ce qui a été vécu, aux tremblements tellement différents des premiers mois. Mais ces tremblements sont aussi toujours les mêmes : une inattention et je vacille. J'ai peur de l'impact de ces mots, jusqu'à maintenant je n'avais pas réfléchi.

 

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