Ce qu'il se passe, je ne sais pas ce qu'il se passe. Oui, être ailleurs c'est être plus en éveil, chaque chose c'est curiosité, envie de voir tous les endroits, tous les êtres, de comprendre un peu de cette énorme folie beuglante. Mais c'est aussi ne pas savoir ce qu'il se passe. Pour un degré d'éveil au monde multiplié par 10, une lisibilité de ce monde divisée divisée réduite. Je ne comprends rien, parfois je suis juste contente d'être là et je souris en hochant la tête à des gens qui me parlent les yeux grand ouverts. Parfois c'est juste l'épuisement et j'attends que ça s'arrête mais ça ne s'arrête jamais et les impulsions viennent alors de choses, d'espaces, d'actions insoupçonnées.
Je ne sais pas ce qu'il se passe, parfois je me laisse guidée et parfois je m'étonne à être mon propre guide. Je ne peux pas écrire, penser, lire, réfléchir. Il n'y a pas la place pour ce retour sur soi, cette concentration.
Alors moi qui écrivait l'an dernier que je n'étais pas faite pour cette agitation d'êtres et d'évènements, dans quel état suis je censée être avec ça ?
Quelques gros coups de malheur ont frappé, je ne les comprends pas, je n'ai pas su ce qu'il se passait.
Je n'ai jamais été aussi entourée, je n'ai jamais été aussi seule. Mes amis, les êtres avec qui j'ai partagé de l'intimité ne sont pas là et peu de nouvelles, peu de contacts, les mails ne disent rien, rien n'est capable de rien dire de ce qui m'arrive parce que je ne sais pas ce qui m'arrive. Ici il n'y a pas autant de place pour l'intimité, ce n'est pas seulement l'Inde, c'est juste d'être ailleurs.
F. ne met aucune énergie pour la vie à Hyderabad, il a plutôt voyagé en Inde et aimé ça, rentre ici pour se reposer, dors dans les soirées ou va se coucher. Et il a l'air tellement plus en éveil dans ses voyages que je ne connais pas. Je ne peux pas m'empêcher de lui en vouloir mais c'est de l'ordre de l'inexplicable. Je n'ai aucun équilibre. Je suis tellement fragile, instable en amour et en amitié. Comme une enfant, prête à tout donner, tout reprendre dans des mouvements de terreur. Je n'ai pas vécu assez d'histoires d'amour. Je l'aime de dépendance et de manque, je l'aime en pensant à lui, à ce qu'il est, ce qu'il fait, comme il est beau, comme il est chouette, comme on s'entend bien, comme on fait bien l'amour, mais parfois une grande distance fait jour dans ma tête, qui m'effraie immédiatement et me fait me précipiter vers lui en pleurant, en le frappant de mots cruels ou m'arracher la peau pour ça. Parfois l'être que j'aime me parait loin, pas ce garçon qui s'endort en soirée. Ensuite je le vois tellement désirable dans ce qu'il fait loin de moi, rencontrer des gens, voyager avec eux. Je ne veux pas le perdre, je pense à tout ce qui a été vécu, aux tremblements tellement différents des premiers mois. Mais ces tremblements sont aussi toujours les mêmes : une inattention et je vacille. J'ai peur de l'impact de ces mots, jusqu'à maintenant je n'avais pas réfléchi.
